Auto­no­mie en ura­nium

Benoît Blas­sel aux com­mandes du nou­veau pro­gramme

Venu de la cel­lule inter­mi­nis­té­rielle consa­crée au nou­veau nucléaire, cet ancien d’Areva sera direc­te­ment rat­ta­ché à l’admi­nis­tra­trice géné­rale du CEA. Sa prio­rité : défi­nir la concep­tion géné­rale d’un réac­teur de qua­trième géné­ra­tion, qui pour­rait dif­fé­rer de celle d’Astrid, et des ins­tal­la­tions du com­bus­tible asso­ciées alors que le calen­drier annoncé par l’Élysée est d’ores et déjà jugé très serré.

Selon nos infor­ma­tions et de sources concor­dantes, Benoît Blas­sel, actuel­le­ment membre de la délé­ga­tion inter­mi­nis­té­rielle au nou­veau nucléaire (Dinn), s’apprête à prendre la direc­tion du nou­veau pro­gramme consa­cré à la « fer­me­ture du cycle du com­bus­tible ». Son lan­ce­ment a été offi­cia­lisé jeudi der­nier par l’Élysée, à l’issue du cin­quième conseil de poli­tique nucléaire (CPN). Objec­tif : se défaire, d’ici à la fin du siècle, des besoins en ura­nium natu­rel pour ali­men­ter les réac­teurs ato­miques tri­co­lores.

« Cette nou­velle entité trou­vera sa place au sein du CEA [le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique et aux éner­gies alter­na­tives] », confie à La Tri­bune une source fami­lière du dos­sier.

Contacté, le CEA n’a pas répondu à nos sol­li­ci­ta­tions.

Passé notam­ment par le cabi­net d’ingé­nie­rie Assys­tem et par Areva, où il a piloté le pro­jet de réac­teur Atmea, Benoît Blas­sel tra­vaillait jusqu’à pré­sent aux côtés de Joël Barre à la Dinn. Cette cel­lule a été fon­dée en 2022 pour super­vi­ser et faci­li­ter la créa­tion des six nou­veaux réac­teurs nucléaires de type EPR 2. D’ici à quelques jours, ce poly­tech­ni­cien bas­cu­lera offi­ciel­le­ment sur cet autre pro­gramme nucléaire dont il pilo­tera la maî­trise d’ouvrage. « Benoît Blas­sel sera direc­te­ment rat­ta­ché à l’admi­nis­tra­trice géné­rale du CEA (Anne-isa­belle Etienvre, pre­mière femme à la tête de cet orga­nisme fondé il y a 80 ans) », indique une autre source proche du dos­sier. Il ne dépen­dra pas de Phi­lippe Stohr, qui pilote la divi­sion éner­gies.

Un organe rat­ta­ché au CEA
La nou­velle struc­ture vien­dra donc s’ajou­ter aux quatre grandes direc­tions opé­ra­tion­nelles du CEA : les appli­ca­tions mili­taires, les éner­gies, la recherche tech­no­lo­gique et la recherche fon­da­men­tale. « Aujourd’hui, le pro­gramme est inté­gré au CEA, mais sa struc­ture juri­dique pour­rait évo­luer à l’ave­nir, selon les besoins », indique cette même source.

L’équipe de Benoît Blas­sel est en cours de consti­tu­tion. Elle réunira des sala­riés issus des quatre grands don­neurs d’ordre du pro­gramme : le CEA, EDF, Orano et Fra­ma­tome. « Il fau­dra une com­po­si­tion col­lé­giale et consen­suelle », explique-t-on. Mais une éga­lité numé­rique par­faite entre les dif­fé­rentes enti­tés n’est pas for­cé­ment recher­chée. Le finan­ce­ment pour la période 2026-2027 fait encore l’objet de dis­cus­sions avec le secré­ta­riat géné­ral pour l’inves­tis­se­ment (SGPI), qui n’a pas répondu à nos sol­li­ci­ta­tions. Sur cet inter­valle, les sommes en jeu pour­raient dépas­ser la barre des 100 mil­lions d’euros.

Ce coup d’envoi est loin d’être une sur­prise. Dès mars 2025, lors du pré­cé­dent CPN, l’Élysée avait par­tagé son inten­tion de relan­cer un pro­gramme indus­triel autour des réac­teurs de qua­trième géné­ra­tion afin de fer­mer le cycle du com­bus­tible. Il s’agis­sait d’un revi­re­ment stra­té­gique majeur puisque Emma­nuel Macron avait lui-même enté­riné, en 2019, l’aban­don du pro­gramme de recherche Astrid (acro­nyme d’advan­ced Sodium Tech­no­lo­gi­cal Reac­tor for Indus­trial Demons­tra­tion). Lequel visait jus­te­ment à construire un réac­teur expé­ri­men­tal de qua­trième géné­ra­tion, basé sur la tech­no­lo­gie des réac­teurs à neu­trons rapides (RNR) refroi­dis au sodium.

Un réac­teur dont le design pour­rait dif­fé­rer de celui d’astrid
Le prin­cipe : uti­li­ser des neu­trons non ralen­tis par un modé­ra­teur (comme de l’eau dans le cas des cen­trales clas­siques), afin de main­te­nir le plus pos­sible la réac­tion de fis­sion en chaîne et d’extraire bien plus d’éner­gie à par­tir de la même quan­tité de com­bus­tibles. Une manière d’exploi­ter le moins pos­sible de matière pre­mière issue des mines.

Par ailleurs, ces réac­teurs peuvent fonc­tion­ner avec des com­bus­tibles Mox, fabri­qués à par­tir de plu­to­nium (issu des com­bus­tibles usés) et d’ura­nium appau­vri, un sous-pro­duit des opé­ra­tions d’enri­chis­se­ment de ce mine­rai. De quoi se pas­ser, à terme, des impor­ta­tions d’ura­nium natu­rel dont la dis­po­ni­bi­lité des res­sources d’ici à la fin du siècle demeure incer­taine en rai­son d’un contexte géo­po­li­tique tendu et de la pré­vi­sion d’une aug­men­ta­tion consi­dé­rable des capa­ci­tés nucléaires à tra­vers le monde.

Ce nou­veau pro­gramme n’est tou­te­fois pas une simple réplique d’Astrid. Il s’agit de pen­ser aussi l’amont et l’aval du cycle du com­bus­tible nucléaire. C’est-à-dire de construire, non seule­ment une usine capable de pro­duire à l’échelle indus­trielle des com­bus­tibles Mox RNR, mais aussi les ins­tal­la­tions en mesure de les retrai­ter.

Pour l’heure, ni le design ni la puis­sance du futur réac­teur ne sont arrê­tés. Un pro­to­type indus­triel de 800 à 1 000 méga­watts est envi­sagé, sans exclure une puis­sance plus faible, selon le choix de concep­tion retenu. Ainsi, rien ne garan­tit une reprise du design d’Astrid.

« Cela pourra être un réac­teur à neu­trons rapides refroi­dis au sodium, mais d’une concep­tion dif­fé­rente de celui d’Astrid. Il faut évi­ter de tom­ber dans le piège des convic­tions tech­niques pré­éta­blies », pré­vient une source proche de ce dos­sier.

« L’objec­tif de désen­si­bi­li­sa­tion à l’ura­nium natu­rel, dans le res­pect du calen­drier, doit pri­mer », insiste-t-elle. Dans cette logique, cer­tains experts jugent per­ti­nent d’ins­truire la concep­tion du réac­teur sur lequel planche la start-up Otrera, issue du CEA. Son avan­tage : la pos­si­bi­lité de fonc­tion­ner avec des com­bus­tibles Mox consti­tués à 15 % de plu­to­nium seule­ment.

Un plan­ning serré et des inté­rêts diver­gents
La déci­sion de construc­tion, et non le début de chan­tier, du réac­teur est atten­due à l’hori­zon 2030. Un calen­drier qu’une source fami­lière du sujet juge « extrê­me­ment serré ». Les pro­chains mois seront donc déter­mi­nants pour arrê­ter les choix de concep­tion du réac­teur et des ins­tal­la­tions du cycle du com­bus­tible asso­ciées.

Au-delà des enjeux pure­ment tech­niques, Benoît Blas­sel aura la déli­cate mis­sion de com­po­ser avec des inté­rêts diver­gents. Car si les diri­geants D’EDF, d’Orano, de Fra­ma­tome et du CEA sont par­ve­nus à trou­ver un consen­sus sur la gou­ver­nance ini­tiale et l’objec­tif final de ce pro­gramme, tous n’ont pas les mêmes prio­ri­tés dans la mise en musique de cette par­ti­tion. Si Fra­ma­tome a tout inté­rêt à ce que le design du réac­teur Astrid soit repris, un tel choix engen­dre­rait bien plus de com­plexité pour Orano. À l’inverse, opter pour un design sim­pli­fié de réac­teur faci­li­te­rait les choses pour le spé­cia­liste du com­bus­tible tan­dis que Fra­ma­tome devrait revoir tous ses plans.

1 thought on “Auto­no­mie en ura­nium”

  1. « Il faut éviter de tomber dans le piège des convictions techniques préétablies », prévient une source proche de ce dossier.
    Mais il ne faut pas pour autant ignorer les acquis, qu’il s’agisse de la conception, de la fabrication ou de l’exploitation. Pourquoi chercher systématiquement à réinventer ce qui fonctionne déjà ?

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